20/08/1914 (2)

Jours de cauchemar. « Faisons provision d’énergie », écrit M. J. Destrée

(In: Le Soir, 20/08/1914)

destree 2012-05-30 10-11-49 21M. J. [Jules] Destrée écrit dans le « Journal de Charleroi » :

Il y aura des jours noirs. Il faut en être persuadé. Je ne veux point vous assombrir en écrivant cela. Je vous l’ai dit : je suis intimement convaincu du succès final. Mais, tout en gardant l’optimisme le plus raisonné, il ne faut point dissimuler qu’avant la fin de l’épreuve, nous connaîtrons de cruelles alternatives. Il vaut mieux les attendre avec courage et sérénité ; nous éviterons ainsi de cruelles déceptions.

Nous venons de passer quinze jours de cauchemar. Les quinze qui vont suivre seront probablement plus insupportables encore. Et pourtant nous avons déjà conjuré trois fièvres : celle de la monnaie, celle du ravitaillement, celle de l’espion. Nous acceptons avec résignation des désagréments qui nous auraient paru intolérables il y a un mois. Incertitudes des nouvelles générales et du sort de nos proches et de nos amis, difficultés des communications, suppression de la correspondance, corvées et patrouilles, injonctions de l’autorité, nous en avons pris notre parti et nous avons retrouvé notre bonne humeur.

Mais nous allons connaître d’autres fièvres et d’autres angoisses. Sur un front de 400 km, depuis Hasselt, au Nord jusqu’à Mulhouse, au sud, les deux armées sont en chocs terribles ; vont-elles se précipiter l’une sur l’autre en la plus formidable ruée sanguinaire qu’ait enregistrée l’histoire ? Nous ne le savons pas, et, quoiqu’il arrive, nous le saurons mal.

Ce n’est pas une bataille, c’est dix, vingt batailles qui sont imminentes, et nous serons comme si nous étions dans leur fumée, n’apercevant qu’un faible rayon autour de nous. Victoires ça, défaites là, sans que nous puissions apprécier l’importance de la victoire ou de la défaite, nous en aurons des échos partiels, défigurés, alors que ce sera notre sort même, notre avenir, peut-être notre existence qui se jouera.

Faisons donc des provisions d’énergie pour subir la tourmente. Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que même en temps de paix normale, nul n’est jamais sûr du lendemain. Et cette pensée qui n’a rien d’effrayant pour qui ose la regarder en face et s’y accoutumer contribue souvent à donner de la saveur, de la grande, de l’intensité à la vie.

Fuir, alors ? Vous me demandez s’il ne faut pas chercher ailleurs un abri ? N’y pensez pas. Il n’y a pas d’abri. Il n’y a pas un endroit au monde où ne vous suivront la menace, l’incertitude ou l’angoisse ; il n’y a de sécurité pour personne et pour aucun lieu ; éloigné des vôtres, vous trouverez la misère par l’impossibilité de vous employer, et le soupçon en raison de votre qualité d’étranger.

Non. Restons ici, serrés les uns contre les autres et décidés à nous aider et à nous encourager les uns les autres.