Le récit du 20 août 1914

Extrait de Cinquante mois d'occupation allemande par L. Gille, A. Ooms et P. Delandsheere, Bruxelles, 1919. Ce texte est illustré par les Archives.

 

Jeudi 20 août [1914]

Karl von BlowCe matin (20 août), M. Max se rend à l'heure fixée par le général von Buelow, au devant des troupes ennemies. Le secrétaire communal, M. Vauthier, qui l'accompagne avec deux échevins, porte le drapeau des parlementaires, improvisé au moyen d'un linge blanc trouvé à l'hôtel de ville. Quand l'auto qui transporte le bourgmestre et ses trois compagnons arrive chaussée de Louvain, à une centaine de mètres des troupes allemandes arrêtées, un officier supérieur s'approche et dit :

- Was wunschen Sie ? (Que désirez-vous ?)
- Je ne comprends pas l'allemand, répond M. Max.

L'officier répète en français sa question. M. Max répond :

- Je suis le bourgmestre de Bruxelles, et je désire télégraphier à S.M. l'Empereur pour lui demander de ne pas faire traverser la capitale par les troupes ; il a été l'hôte de la ville et il doit avoir conservé de sa visite un souvenir tel que j'espère qu'il ne repoussera pas cette demande.

W-01513 RL'officier supérieur déclare devoir en référer au général en chef. Il est convenu qu'il rejoindra le bourgmestre dans une demi-heure, à la caserne de la place Dailly.

Arrive une automobile amenant un capitaine allemand et M. Vanderkelen, échevin et sénateur de Louvain. M. Vanderkelen est otage à Louvain depuis hier et a été requis par le commandant du 4e corps d'armée de présenter au bourgmestre de Bruxelles le capitaine Kriegsheim, charge de faire connaître les conditions de passage et du séjour des troupes allemandes dans Bruxelles. L'entretien dure jusqu'à midi et demi. Pour en dresser le protocole, on va chercher dans le voisinage « tout ce qu'il faut pour écrire ».

Le procès-verbal suivant est rédigé :

L'an 1914, le 20 août, dans la matinée, des troupes allemande se dirigeant vers Bruxelles, le Bourgmestre de la ville, M. Adolphe Max, s'est porté devant d'elles en parlementaire sous l'égide du drapeau blanc et accompagné de MM. les échevins Steens et Jacqmain et Maurice Vauthier, secrétaire communal.
Ces messieurs se sont rencontrés avec M. le capitaine Kriegsheim, représentant le général commandant le 4e corps d'armée.
Le Bourgmestre a demandé aux troupes allemandes de renoncer à pénétrer sur le territoire de la ville. Il a prié le commandant des dites troupes de l'autoriser à télégraphier en ce sens à S.M. l'Empereur d'Allemagne.
Le capitaine Kriegsheim, ayant pris note de cette requête, a reçu le texte de la dépêche qui lui a été remise par M. le Bourgmestre. Le capitaine a ensuite fait connaître qu'au nom du général dont il était mandataire, il requérait les communes de l'agglomération bruxelloise de fournir pour l'entretien des troupes allemandes se disposant à travers Bruxelles ou à y séjourner: les 20 et 21 août à 7 heures du soir, 18.000 kg. de pain; 10.000 kg. de viandre fraîche; 6.000 kg. de riz ou de légumes (fèves, etc.); 100 kg. de riz (pouvant être remplacés par 500 kg. de pomme de terre); 600 kg. de café brûlé; 100 kg. de sel; 10.000 kg. de sucre; 72.000 kg. d'avoin ; 600 kg. de caco.
(...)
Le capitaine Kriegsheim a requis d'autre part la ville de Bruxelles et les communes de l'agglomération de payer à titre de contribution de guerre, dans les trois jours, une somme de 50 millions de francs en or, argent ou billets de banque, la province de Brabant ayant à payer pour le surplus, à titre de contribution de guerre, une somme de 450 millions de francs, somme pouvant être payée en traites au plus tard le 1er septembre 1914.
Le Bourgmestre de Bruxelles, protestant contre la violence qui lui était faite, a déclaré ne céder qu'à la contrainte.
Le capitaine Kriegsheim, en sa dite qualité, ayant prié le Collège de bourgmestre et échevins de rester en fonctions, M. Le Bourgmestre a déclaré que les autorités feraient ce qui dépendrait d'elles en vue de garantir la sécurité des troupes allemandes traversant Bruxelles ou y séjournant. Il a fait connaître son intention de siéger en permanence à l'hôtel de ville pour veiller à la bonne marche des affaires.
M. le capitaine Kriegsheim a communiqué qu'il avait reçu mandat de retenir provisoirement à la disposition du commandant allemand, pour garantir la bonne conduite de la population bruxelloise, le Bourgmestre de Bruxelles, le Conseil communal et cent notables de la ville. Après un échange de vues à ce sujet, il a spontanément renoncé à cette exigence, sous réserve de ratification de son mandat.
(...)
Après que (le général commandant du 4e corps) eût pris acte des protestations des représentants de la ville de Bruxelles, il a donné ordre à ses troupes de travers la ville en suivant un itinéraire annoncé, une garnison devant être maintenue dans la ville pendant le temps nécessaire au passage des troupes.
(Signé etc.)

(...)

Objet 412aA 2 heures, M. Max et ses compagnons retournent à la caserne de la place Dailly; ils attendent sous le porche.

A la même heure, ordre de se remettre en marche est donné aux troupes, dont la première colonne est arrêtée, depuis le matin, un peu au-delà. Le général von Jakowsky s'avance en tête, avec le général von Arnim et son état-major. Les généraux s'approchent du groupe des édiles en saluant. Le général von Jakowsky tend la main à M. Max, qui lui fait cette réponse :

- Je regrette, Monsieur le général, de ne pouvoir, en ces douloureuses circonstances, mettre ma main dans la vôtre, car je ne puis oublier que ma patrie souffre cruellement et j'espère que vous me comprendrez.

Le général laisse sa main tendue un moment, puis dit :

- Je comprends cela, Monsieur le bourgmestre.

Il salue, puis réquisitionne cinq autos pour lui et son état-major; ces autos roulent bientôt à courte distance derrière celle des édiles, qui se rendent à l'hôtel de ville par l'avenue de la Brabançonne et la rue de la Loi. Une escorte de quinze cents hommes suit les autos allemandes.

(...)

14-18-occup1Cependant, les troupes, qui se sont ébranlées à 2 heures, continuent à descendre la chaussée de Louvain et s'engouffrent dans la ligne des boulevards pour monter vers le plateau de Koekelberg. Derrière la cavalerie vient l'infanterie; et l'on voit se profiler au loin, derrière celle-ci, l'artillerie et le train, et je ne sais quoi encore de massif et de luisant. Tambours, fifres et fanfares. Les hommes chantent, avec de belles voix et beaucoup d'unisson, la «Wacht am Rhein» et d'autres hymnes patriotiques; quand passent des troupes de l'infanterie, le martellement scandé des bottes sur le pavé fait à ce chant un accompagnement sourd et brutal.

Les officiers lancent des ordres à coups de sifflet ou hurlent de leur voix gutturale. De lourdes autos d'état-major passent, ronflant et cornant, en bordure de défilé. Toutes les résonnances et le fracas qui enveloppent ce cortège ajoutent à l'impression de puissance terrifiante que cause l'énorme mécanique de guerre mise en branle sous nos yeux. Car c'est bien à cela, à une formidable mécanique, admirablement, terriblement agencée, que tout le monde pense en voyant s'avancer d'un mouvement si automatique la masse grise de ces troupes avec leur hérissement d'armes et engins belliqueux. Les badauds qui avaient rêvé de quelque cavalcade militaire, riche, colorée, brillante, empanachée, ressemblant à un cortège de fête, sont déçus. A mesure que la curiosité se satisfait, elle s'efface pour ne plus laisser place, dans l'âme des spectateurs, qu'à de la tristesse et de la colère patriotiques. On saisit l'expression de ces sentiments dans les conversations, sur les physionomies, dans les gestes. Quel moment d'émotion douloureuse et indignée que celui où nous apercevons dans les rangs de l'envahisseur, qui les emmène prisonniers, trois soldats belges et quelques paysans ces derniers les mains liées. Trait cruel, odieux et lâche de la part de l'ennemi, que cette exhibition offensante et pénible à la fois pour nous et pour ces malheureux!

On se demande maintenant si l'irritation contenue du public ne va pas faire explosion; heureusement aucun incident ne se produit; on le doit surtout à la vigilance et au tact avec lesquels la police loale veille au bon ordre.

La belle ordonnance de l'ensemble n'empêche pas de laisser les troupes d'infanterie épuisées par la marche; les hommes, la chemise ouverte sur la poitrine, ploient sous le sac; dès qu'un arrêt se produit, des soldats s'affalent, s'étendent sur le sol, dans la poussière, par rangs, par compagnies, pour goûter ne fut-ce qu'une minute de repos. Et alors, tout de suite, la pitié remonte au cour des bonnes gens de chez nous. Cette pitié, jointe sans doute souvent à d'autres sentiments moins désintéressés, comme peut-être le désir lâche de s'assurer la bienveillance de la soldatesque ennemie, se manifeste çà et là par des prévenances déplorables: des femmes de la populace vont au devant des envahisseurs pour leur distribuer des cigarettes, des fruits, des tartines, du chocolat, des boissons; ces amabilités s'accompagnent parfois d'une obséquiosité révoltante.

grand-place

La Grand'Place est occupée à 2h ½ par l'escorte de l'état-major. Les soldats installent leurs cuisines de campagne et font leur popote à l'endroit où d'habitude le marché aux fleurs jette ses notes vives et répand ses parfums. Le drapeau allemand est –hélas!– bientôt arboré à l'aile gauche de la façade de l'hôtel de ville; mais grâce à l'énergique insistance de M. Max, le drapeau belge et le drapeau vert et rouge de Bruxelles sont maintenus à la tour; au sommet de la flèche flotte le drapeau de la Croix-Rouge (une ambulance belge a été aménagée dans l'hôtel de ville).

Vers 4 heures, une «taube» plane au-dessus de la Grand-Place; à un moment, une flamme bleuâtre en descend. Surprise effrayée parmi le public: la vision de notre forum municipal bombardé passe avec la rapidité de l'éclair devant bien des yeux, -première impression irraisonnée, car il ne s'agit que d'un signal lumineux donné par l'avion; cette impression accroît encore les angoisses: nous sommes bien à la merci de l'ennemi.

14-18-occup8La place Rogier a été évacuée. L'armée envahissante, montant vers le plateau de Koekelberg, passe toujours, en flots intarissables. Mais le spectacle a déjà changé d'allure. La mise en scène des premiers tableaux a été réglée avec soin pour que le défilé impose dès l'abord. En se prolongeant, il perd de son bon ordre et de son air impressionnant.

Il défile maintenant pêle-mêle, et allant cahin-caha, des canons, des fantassins, de la cavalerie, des cuisines de campagne, des mitrailleuses, des projecteurs, du matériel de pontonniers, du matériel de télégraphie sans fil, des voitures d'ambulance et un énorme charroi de fortune: camions de commerce portant sur leurs bâches des noms de firmes et de localités allemandes et belges, chars-à-bancs, voitures de déménagement, calèches, victorias, tonneaux, chariots à betteraves, coupés, etc. Sur beaucoup de ces véhicules on aperçoit cette inscription à la craie: «Nach Paris!». Dans cet ensemble hétéroclite sont cahotés des choses non moins disparates: du foin, de veilles chaises, des animaux de ferme, des paniers à vin, les pièces d'un mobilier de cuisine, des lapins, des poules, des pigeons, que sais-je encore? A côté trottinent, tenus en laisse ou attachés par une corde à un véhicule, encore des bêtes, des chiens beaucoup de chiens et de toute espèce, beaucoup de chevaux, un âne, -on attend le chameau et l'éléphant de la caravane, car maintenant l'impression d'une belle armée régulière en marche et celle de la formidable machine guerrière dont j'ai parlé s'effacent complètement et l'on songe plutôt au passage d'une tribu de nomades pillards qui auraient fait une fabuleuse razzia dans le pays traversé.

(...)

A 8 heures du soir, le défilé dure toujours. Le fleuve humain charriant fusils, lances et canons ne coule pas seulement par les boulevards qui montent au plateau de Koekelberg; ses flots se pressent maintenant dans tous les boulevards et les grand'routes de la périphérie. Toutes les casernes sont occupées: Koekeberg, Meysse, Uccle sont envahis; officiers et soldats logent chez l'habitant ou à la belle étoile.

A 9 heures, un coup de feu retentit place Rogier. Immédiatement les soldats qui encombrent la place mettent baïonnette au canon et s'apprêtent à charger les curieux. D'autres, braquant leurs fusils, mettent en joue la foule massée sur les trottoirs. Alors se précipite un officier qui explique avec fièvre à d'autres Allemands que c'est son revolver qui est cause de tout cet émoi, que son arme s'est déchargée à son insu au moment où il la déposait avec son ceinturon sur une table, à la terrasse d'un café. Grâce à son intervention, il n'y a pas de drame. Mais combien nos existences tiennent maintenant à un fil, chacun s'en rend compte, car déjà, parmi la troupe courent les mots «Zivilisten-tireurs»; et l'on sait de quelles atrocités ils sont l'avant-coureur.

Il n'y a pas de journaux pour raconter les épisodes de cette journée: tous se sont abstenus de paraître, ont fermé leurs portes, spontanément, sans ordre ni suggestion de qui que ce soit, sans accord préalable, sentant unanimement que tel est le devoir. Pour paraître, il faudrait l'autorisation de l'envahisseur, il faudrait accepter ses conditions, sa censure, ne plus imprimer que ce qu'il juge conforme à ses intérêts, bref mettre l'arme de la presse à sa disposition. Mieux vaut enterrer l'arme que la livrer à l'ennemi.