Des déserteurs allemands logent à Ixelles 29 août 1918

Dans "Cinquante mois d'occupation allemande", les auteurs racontent les histoires de déserteurs allemands qui, pour fuir les horreurs de la guerre, quittent l'armée impériale et échangent leurs uniformes contre des vêtements civils. Certains errent par petits groupes dans les bois et mendient de la nourriture auprès de fermiers. Ils relatent la mésaventure vécue par une dame à Ixelles qui avaient loué un petit appartement à un Allemand, qui était en fait un déserteur qui a fait venir ses camarades pour se changer en toute discrétion dans son logement. Ils ne disent pas si une patrouille ne les a pas arrêté plus tard.

"Jeudi 29 août 1918:

"Depuis quelques jours, depuis que l'offensive de Foch en Champagne et dans l'Artois prend une tournure si inquiétante pour les Allemands, le nombre de leurs soldats qui désertent, las de vivre dans l'enfer de là-bas ou effrayés à l'idée d'y être jetés, va grandissant. On en rencontre dans chaque village, et souvent ces déserteurs rôdent en bandes de cinq et six, dans les bois. Ce matin, traversant Crainhem, j'en ai vu trois que des sous-officiers ramenaient, la corde au poignet. Cette chasse aux déserteurs ne se fait pas toujours sans coups de feu, et il arrive que les coups de feu sont pour les gendarmes allemands lancés à leurs trousses : la semaine dernière, entre Louvain et Tirlemont, un gendarme allemand a été tué ainsi par deux déserteurs, père et fils, tous deux décorés de la croix de fer.

"Comment vivent-ils, ces hommes qui ont pris la grave décision de tout planter là, au risque d'être fusillés? C'est un mystère. Les paysans racontent que le jour ils vivent dans les bois, qu'ils en sortent la nuit pour voler des pommes de terre, et que beaucoup aussi viennent, au crépuscule, mendier à la porte des fermes. Tous coupent les boutons et numéros de leurs tuniques pour qu'on ne puisse les identifier et ne conservent sur eux aucune pièce permettant de les reconnaître. Ils vendent leurs bottines et leurs ceinturons et s'achètent des sabots. Ils offrent leurs vêtements , qui souvent sont encore en bon état, en échange d'un pantalon de domestique de ferme et d'une veste déchirée. Des paysans font ce troc et envoient teindre les tuniques chez des gens sûrs. Aussi l'autorité allemande vient de faire afficher l'interdiction de vendre ou d'acquérir "même à titre gratuit" des uniformes ou parties d'uniformes ainsi que des objets d'équipement militaire. Mais cela n'impressionne personne.

"La semaine dernière, dans une maison d'Ixelles, où habitent une veuve et sa jeune fille, un civil se présente pour louer un appartement vacant. Reconnaissant à son accent un Allemand, la maîtresse de maison hésite, mais il insiste :

"- Vous n'aurez pas d'ennuis avec moi, dit-il, je suis occupé tout le jour et ne serai ici que pour dormir."

"Finalement, la dame accepte. Le lendemain, la journée se passe en allées et venues dans sa maison. Du matin au soir, son nouveau locataire reçoit la visite d'amis.

"- Tous viennent voir mon installation, dit-il à la dame qui se plaint de ce remue-ménage; et soyez en bien persuadée, cela ne se répètera pas."

"En effet, les jours suivants, plus personne ne vient. Pas même le locataire, qui ne donne plus signe de vie. Au bout d'une semaine, la propriétaire inquiète, fait ouvrir l'appartement : on y trouve 24 tuniques militaires allemandes abandonnées là par des déserteurs qui sont venus y changer de vêtements et qui sont partis après avoir soigneusement coupé tous les boutons et numéros de régiments."

source : GILLE (Louis) - OOMS (Alphonse) - DELANDSHEERE (Paul), Cinquante mois d'occupation allemande, t. IV, 1918, Bruxelles, 1919, p. 293 - 295