Entretenir le souvenir : Manneken-Pis mobilisé

Tradition multiséculaire, les habillages de Manneken-Pis sont interrompus pendant l’occupation. Ils reprennent dès la libération et sont intégrés aux pratiques commémoratives indispensables au deuil et au besoin de donner du sens aux souffrances endurées pendant le conflit.

Des monuments aux morts provisoires sont érigés à Bruxelles dès les premiers jours de la libération fin novembre 2018. Le 15 juin 1919, des funérailles solennelles sont organisées pour les civils fusillés par les Allemands pendant l’occupation. Un an plus tard, c’est au tour des anciens combattants d’être, le 11 avril 1920, honorés par une cérémonie officielle sur la Grand-Place. Enfin, en novembre 1922 ont lieu les funérailles nationales du Soldat inconnu à la Colonne du Congrès. Ces formes du souvenir sont, peu ou prou, similaires dans tous les pays belligérants. Spécificité belge : le Manneken-Pis est enrôlé.

Le 25 novembre 1918, le comte Louis Cavens, déjà mécène de plusieurs musées bruxellois, écrit au Collège des bourgmestre et échevins : « Messieurs, vingt hommes, officiers, sous-officiers et soldats, de retour du front, étaient réunis hier, dimanche, et devisaient du grand combat passé. (…) Un d’entre eux, un habitant du quartier de la rue de l’Étuve, fit remarquer que, en 1830, temps qui marqua notre histoire nationale d’un fait inoubliable, le plus grand de tous les faits, puisqu’il nous donna l’indépendance, le plus ancien bourgeois de notre bonne et vieille cité-capitale avait été gratifié solennellement d’un uniforme de patriote. (…) Il ajouta que, puisqu’il en avait été ainsi en 1830, il fallait de nécessité qu’il en fut de même en 1918 et qu’il fut gratifié, aujourd’hui et sans tarder, d’un uniforme de soldat de notre armée dans la grande guerre qui vient de prendre fin et qu’il serait injuste pour son honneur et le nôtre de laisser à l’écart du grand geste contemporain ce respectueux bourgeois-soldat. Puisqu’il est dit qu’il doit être associé aux grands événements de la cité. L’idée fut applaudie par toute l’assemblée, qui, pour qu’elle fut réalisée d’une manière concrète, sur le champ, réunit la somme de deux cent cinquante francs. »

Entre 1919 et 1937, six uniformes sont offerts à la célèbre statue, cinq belges et un français, lors de cérémonies officielles. Ces atours militaires, la fontaine les revêt régulièrement durant l’entre-deux-guerres et jusqu’au début des années 2000 – après la Seconde Guerre mondiale, vingt-et-un nouveaux uniformes viennent enrichir la garde-robe de Manneken-Pis. Les associations d’anciens combattants entretiennent ainsi le culte des morts, le souvenir des disparus. Il s’agit également de rendre honneur à ceux qui sont revenus du front et qui partagent le sentiment d’avoir vécu une expérience hors du commun, qui les a marqué et mis à part.